Au XIVème siècle, l’Europe perd au moins un tiers de sa population à cause d’une pandémie de peste noire. En trois ans, ce sont vingt-cinq millions de personnes qui décèdent. Autant dire que les cimetières sont pleins à craquer.

La peste, qu’est-ce que c’est ?

La peste est une maladie qui touche aussi bien l’homme que l’animal. Officiellement découverte et nommée en 1894, elle a touché le monde et l’Europe à de nombreuses reprises. Elle a plusieurs formes. La plus célèbre est la peste bubonique, transmise par les piqûres de puces, et qui cause l’apparition de bubons sur le corps. La forme la plus dangereuse et la plus contagieuse est la peste pneumonique, qui se transmet par la toux ou les crachats.

Historiquement, on identifie avec certitude la première pandémie de peste bubonique au VIème siècle. Par la suite, la peste réapparaît au XIVème siècle, et c’est cette pandémie qui nous intéresse ici.

Masque contre la peste

 

Le chemin de la peste en 1347

La pandémie de peste noire qui décime l’Europe de 1347 à 1350 s’est vraisemblablement déclarée en Asie. On sait qu’en 1346, les Mongols assiègent la ville de Caffa, dans l’actuelle Crimée. Or les assiégeants sont touchés par la peste et doivent renoncer à prendre la ville. Ce qui ne les empêche pas de catapulter des cadavres par-dessus les murailles de Caffa. Des cadavres de défunts morts de la peste…

Et c’est ainsi que l’épidémie commence à se répandre en Europe. De Caffa, ville portuaire, la peste atteint l’Afrique du Nord, l’Espagne et l’Italie, l’Angleterre et la France, puis l’Allemagne, l’Europe centrale, la Scandinavie. En novembre 1347, elle arrive à Marseille. Puis, le 20 août 1348, sa présence est attestée à Paris.

Diffusion de la peste noire

La peste noire à Paris

En 1348, les pompes funèbres de Paris n’existaient pas encore. Les religieux se chargeaient des morts, et ils sont nombreux à avoir succombé à la peste noire. La chronique d’un frère carme de Paris décrit la maladie qui ravage la capitale :

Cette même année, à Paris et dans le royaume de France, comme dans les autres parties du monde, ainsi que l’année suivante, il y eut une telle mortalité d’hommes et de femmes, plutôt les jeunes que les vieux, que l’on pouvait à peine les ensevelir.

À Paris, on estime que la peste a fait de 50 000 à 80 000 morts, soit un tiers de la population parisienne. Dans la paroisse la plus importante de Paris, Saint-Germain l’Auxerrois, 3 116 morts furent enregistrés entre avril 1349 et juin 1350. Notre chronique parisienne raconte :

La mortalité fut si grande, à l’Hôtel-Dieu, à Paris, que, pendant longtemps, on portait chaque jour dévotement sur des chariots, pour les ensevelir au cimetière des Saints-Innocents, plus de cinq cents cadavres.

Cinq cents inhumations par jour, c’était trop pour le cimetière des Saints-Innocents. Il est saturé par tous ces enterrements. On est forcé d’ouvrir un nouveau cimetière : c’est le cimetière de la Trinité, qui jouxtait l’hôpital du même nom, rue Saint-Denis. De grandes fosses sont creusées, destinées à accueillir jusqu’à 600 cadavres. Le cimetière servira encore durant les épidémies de peste suivantes, avant d’être fermé au XVIIème siècle. Les ossements du cimetière sont déplacés aux Catacombes… à l’exception de deux cents d’entre eux, découverts en 2014 lors des travaux du sous-sol d’un Monoprix.

Squelettes Monoprix

Ce que les pompes funèbres ont hérité de la peste

La peste noire transforme durablement la situation économique, religieuse et sociale de l’Europe. Mais elle a aussi laissé un héritage aux pompes funèbres.

En fait, elle leur a surtout laissé deux mots : croquemort et corbillard. Tous deux proviennent de la façon dont on a agi face à la peste. Il faut dire que les populations étaient démunies. Alors que la crémation n’est pas encore en usage, on brûle les corps sur des bûchers en espérant éviter la propagation de l’épidémie.

La peste bubonique n’a pas duré, remplacée par une peste pneumonique ravageuse. On avait donc peur d’approcher les morts. Alors comment se débarrasser des cadavres ? Les villes, dont Paris, auraient monnayé l’affaire. Pour éviter la contamination, les pauvres qui acceptaient cette sale besogne manipulaient les cadavres avec une longue perche avec, au bout, un crochet. Leur nom, « croche mort », se serait transformé en « croquemort ». C’est l’une des deux explications pour l’origine du terme.

Venons-en maintenant à notre corbillard. Les cimetières de Paris étaient saturés. Il fallait en ouvrir de nouveaux, ou transporter les corps ailleurs. Les deux options furent choisies. Et pour les corps qu’on emmenait hors de la capitale, on recourut à un moyen de transport déjà existant. C’était en fait un moyen commercial : les corbeillards, ou corbillats, qui amenaient de Corbeil le pain destiné à Paris. Pendant la peste, ils furent monopolisés pour le transport des défunts. Et le nom est resté.

Mort peste

Jusqu’au XVIIIème siècle, la peste va revenir régulièrement par vagues successives d’épidémie. Mais elle ne frappera plus jamais comme elle a frappé au XIVème siècle. Aujourd’hui, on ne sait toujours pas ce qui a mis fin à la pandémie de peste noire. Une chose est sûre : elle a changé le visage de l’Europe. Et elle marque encore aujourd’hui nos imaginaires…